Mon violon.

5 Feb 2017

♫ Je te propose de te mettre dans l'ambiance avant même de commencer à lire. ♫

                               Réaliser mon propre Violon d'Ingres, c'est une idée qui me trotte dans la tête depuis un moment. 
C'est une image iconique, et c'est pas toujours facile de citer des œuvres d'autrui dans son propre travail. Mais il y a quelque de chose de très tenant, de précieux, de poétique dans le fait de citer une oeuvre qui t'a précédé(e). D'ailleurs, de nombreux artistes le font, chacun avec une manière et une sensibilité différentes. 
Aussi, j'ai du faire face à deux grandes inquiétudes : 1) bêtement copier l'oeuvre 2) partir trop loin et que plus personne ne fasse le lien avec la référence choisie. Un des points les plus difficiles dans la réalisation de cette image aura donc été de maîtriser mes points communs et mes écarts entre mon idée, et les mes références.

 

Mon violon à moi, il est un peu bâtard. Il est à mi-chemin entre plein de choses.
Aujourd'hui je ne te propose pas une analyse de ma photo ; mais plutôt un article sur le cheminement de ma pensée lors de la construction de cette image.


Tout commence avec Ingres, Jean Auguste Dominique de son petit nom.

Un bout du Bain Turc, La grande Odalisque & La baigneuse

 

Je ne vais pas te scander mon amour de la peinture une fois de plus, mais Ingres... Je l'aime particulièrement. J'aime ses peintures parce qu'il adore et attache énormément d'importance aux textures des vêtements et de tous les tissus qu'il mets dans ses peintures. En plus, il pense que c'est très important, parce que les matières de ces tissus nous donnent des infos sur les personnes qu'il peint. Et bien entendu, on trouve souvent moult drapés dans ses peintures. Mais il n'y a pas que les tissus que j'apprécie chez Ingres, j'aime aussi ses nus. D'habitude, les nus ça m'ennuie, mais pas avec Ingres. Il aime peindre des courbes, et les accentuer ou les déplacer quand ça l'arrange ! Il à même rajouté quelques vertèbres à sa Grande Odalisque. Et ça, dans l'idée ça me plait beaucoup ! 
Il fait partie de ses artistes qui se font des petites fixations : avec sa Baigneuse, il fera tout au long de sa vie des essais et des productions autour du travail de représentation d'une femme nue de dos.


PS : Si tu ne le sais pas, il avait aussi une grande passion pour le violon. Aussi, c'est d'après son nom qu'est née l'expression " violon d'Ingres " pour désigner une passion. Retiens le en tête, c'est important pour la suite.

PS 2 : Si tu es du genre pédagogique, tu peux jeter un oeil sur ce très bon dossier sur INGRES COPIEUR/COPIE 


Puis arrive Man Ray. (Avec un nom bien plus court)

Le violon d'Ingres, Noire et banche et les larmes.

 

Et puis en 1924 Man Ray, prends en photo Kiki de Montparnasse. Un peu farouche au début, Kiki qui avait l'habitude de poser pour de nombreux peintres, n'était pas très fan à l'idée de se faire immortaliser sur une pellicule. Il la rassure en lui disant qu'il photographie ses sujets comme un peintre les peindrait. Elle accepte : ils font de très belles photos tous les deux et en plus de ça, il deviennent amoureux. 

Sur Le violon d'Ingres, on retrouve donc Kiki nue, avec les jambes et les bras rentrés, ce qui donne un peu une forme de violon au restant de son corps. Clairement, de par sa nudité, son turban et le drapé qui entoure ses fesses Kiki ressemble à la baigneuse. Une fois le tirage fait, Man Ray à rajouté à l'encre de chine les ouvertures que l'on retrouve sur les instruments de la famille du violon (les ouies) sur le bas de son dos. En nommant sa photo Le violon d'Ingres, Man Ray nous lâche une petite confidence : son passe temps à lui, ce n'est pas le violon, mais les femmes, et plus particulièrement Kiki. (C'est très mignon hein.)


Je me permets néanmoins de nuancer et de pointer du doigt une notion supplémentaire : ici, le corps de Kiki, le corps de la femme est associé au violon, elle devient un corps-objet. Le violon, est un objet manipulable par l'homme, c'est un objet soumis et dépendant aux actions de l'homme. Kiki, la femme, n'est pas autant posée sur un piédestal comme on pourrait le penser. On peut jouer du violon, et on peut jouer d'elle aussi.

Cette image à un rôle assez important dans l'histoire de la photographie, car elle à prouvé que la photo était aussi un médium capable de faire preuve de surréalisme. (Il faut dire que Man Ray était bien copain avec André Breton, alors ça aide.) Exit le médium "qui-ne-sert-qu-a-reproduire-la-réalité-réelle-de-la-vie-et-rien-d-autre " ! Comme je te l'ai dit plus haut, c'est une photo "mythique" ; elle à été reprise de nombreuses fois de manière très différente.  Je t'invite à aller faire un tour sur l'internet pour te délecter de ces reprises, parce que c'est toujours intéressant de voir comment les gens (les artistes mais aussi l'internet) se saisissent d'une oeuvre. 


Une "reprise" m'a plus touchée que les autres.

Abondance ; La femme qui fut un oiseau & ? de JP Witkin

 

" Le Violon d’Ingres de Man Ray me guida. En notre époque postromantique, ces deux clés de fa que le surréaliste appliqua sur Kiki, son modèle, pourraient devenir deux blessures, traces des ailes de la liberté qu’on lui aurait arrachées. Man Ray montre Kiki coiffée d’un turban de sérail comme un être irréel. Mon modèle est une prisonnière dans son corps. " JP Witkin

Même si c'est une photo qui a été réalisée il y a 27 ans, je m'en sens très proche. JP Witkin c'est un peu le frankestein de la photo. Avec ce qu'on devine être des ailes arrachées, JP Witkin à introduit une nouvelle notion qui n'était pas présente ni chez Ingres, ni chez Man Ray : les blessures, la douleur, la mort. Il faut dire que le travail de JP Witkin est assez particulier, il est, lui aussi, a la recherche d'une beauté différente. La référence aux grandes œuvres picturales ou sculpturales est une constante dans son travail, mais il les représente dans des tableaux photographiques qui font appel à l'horreur ou au désespoir. Je suis on ne peut plus fan de ses natures mortes réalisées avec - c'est a toi de choisir si tu veux le croire ou non - des vrais bout de cadavres, fœtus et autres malformations humaines...

Je me dis que si on avait été copains, JP Witkin et moi, on aurait passé beaucoup d'après-midis ensemble dans le super club d'Eros et Thanatos, à manger des petits biscuits, à s'échanger des fleurs et des bouquins de peinture et à papoter de trucs morts. 


                                                                                                Et quand on parle de douleur..

 Heart shaped bruise, Nan Goldin

 

J'ai découvert The ballad of sexual dependancy lors de mes cours d'arts plastiques au lycée. (Coucou madame Dolbeau !) Je ne suis pas particulièrement fan du style photographique de Nan Goldin. Néanmoins quelques une de ses photos - la série comporte tout de même plus de 700 images - m’émeuvent. La simple présence de ce bleu sur cette cuisse m'a longtemps fascinée. C'est un bleu en forme de coeur, et si l'on en est pas sur, le titre est là pour nous le confirmer. Mais d'où sort il ? Un bleu peut apparaître parce qu'on est maladroite, ouais. Mais il y a d'autres possibilités. On sait que dans cette série de photographies ; quasi journal intime ; on va croiser du sexe, de l'amour, de la fête, mais aussi de l'alcool, de la drogue, de la violence et de la mort. Nan Goldin, dira joliment " je suis obsédé par le fait qu’on puisse être attiré par quelqu’un qui ne vous convient pas tant sur le plan affectif que sur le plan intellectuel. "  La trace d'un amour qui ne convient pas.

 

Cette photographie rejoint mes préoccupations du moment : la peau comme parchemin, comme un roman. Comme une éponge qui absorbe tous les événements, toutes les histoires. Et en la parcourant, on les découvre peu à peu.. Le bleu devient alors une marque ; l'encre d'un stylo. Un début d'histoire, mais une histoire pas toujours très fun.

 

                                                                    Le bleu en forme de cœur comme stigmate d'un amour qui blesse

 

Concrètement, j'ai passé plus de six mois, à fixer mon croquis sagement patafixé sur un des murs de mon bureau en fronçant les sourcils.
 Quelques mois supplémentaires m'auront été nécessaires pour "pinailler" tous mes élements.

 

La partie facile :
1 drapé, 1 turban, 1 fille dos nu. 
J'ai bien entendu
- comme pour Morganne aux pommes - trouvé une jolie taie d'oreiller fleurie que j'ai retravaillée, que nous avons transformé en fichu. Un fond saumâtre qui rappelle celui de la photo de Man Ray et un beau rideau lourd, trouvé chez mon fournisseur officiel : l'Emmaus. La prise de vue est très importante : j'ai fait essayer plusieurs positions à ma modèle. Il était important pour moi qu'on voie les bras, peu importe leur positions : bras croisés, un coude appuyé, bras le long du corps...  J'ai finalement choisi une pose avec quelques petits doigts qui dépassent et qui, à mon goût, rajoutent un peu de vie et de fragilité. Changer un peu la pose m'a aussi permis de m'éloigner de la photographie de Man Ray.

 

La partie difficile :
3 tresses, 1 bleu.

J'ai choisi de m'approprier complètement l'image en y rajoutant la présence du cheveu. J'aime les cheveux ; ça veut dire plein de trucs. Ils reviennent très souvent dans mon travail et ne sont jamais laissés au hasard. Ainsi on peut observer trois longues tresses se promener sur le dos de ma modèle. Mes doutes les plus profonds ont été vis à vis du coeur : tu peux le voir sur ma planche contact, j'ai longtemps hésité quant à savoir si je devais réaliser un coeur en tatouage ou en bleu. J'ai tranché pour le bleu, parce que cela me semble plus pictural, et puis parce que comme ça, on n'est pas certains. Peut-être que tu vois un cœur, peut être que ton voisin y voit juste une tâche...

 

 

Je suis toujours un peu frustrée d'afficher mes photos sur vos petits écrans d'internet, parce que comparé aux tirages, on n'y voit pas grand chose ; alors petite nouveauté, j'essaie de mettre en avant des détails.

 

Je te laisse maintenant, en tête à tête avec mon violon (et les Moody Blues).

 

Le violon ; 2017 

Anaïs-Armelle Guiraud

Coiffure & MUA : Anaïs Faure
Modèle : Théa Maris

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5 Feb 2017

1 May 2015

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