Les visages d'Aïcha ou Ma fabuleuse rencontre avec le Maroc.

26 Oct 2015

Je sais pas vous, mais moi, j'ai rencontré Aicha au détour d'un bouquin.

 

Je suis en ce moment, très souvent plongée dans des ouvrages qui tournent autour de la beauté et de l'esthétique. Mon édition d' Histoire de la beauté: le corps et l'art d'embellir de la Renaissance à nos jours est truffée de surlignages de toutes les couleurs, de ratures et de notes griffonnées au stylo bille. Je me suis fait la réflexion, plus récemment, que tous les ouvrages que je consulte, consacrent 90 % de leurs études à la beauté occidentale. Pareillement, la majorité des contes, peintures, écrits etc... dont je m'inspire sont toujours majoritairement issu de l'occident. Mais qu'en est il au final, de la beauté orientale ? Un sujet vaste et méconnu pour ma part. ​

 

Quelques rapides recherches sur internet, je tombe sur l'intriguante histoire d'une nana semi folle, semi guerrière. Certains la disent très belle ; d'autres la disent horrible. On lui attribue aussi des membres animaux. On parle d'elle en tant que comptesse ; sorcière ; ou bien sirène. Et en plus il y à l'air d'y avoir des histoires de mort et de coeur brisé ! Ca m'intéresse, et je m'y penche de plus près. Elle s'appelle Aïcha Kandicha et son histoire est très ancrée dans la culture populaire marocaine. Il y a plein d'histoires, plein de versions différentes. Sur les forums, beaucoup d'échanges à son propos mais personne ne tombe d'accord. Ne tapez pas Aïcha Kandicha dans google image, ça ne servira à rien, il n'y a quasiment rien.

 

Pour résumer : de la beauté ; de la laideur ; peu de représentations et pas de version "officielle" de son histoire. Tout est là pour m'intéresser.

Une des rares représentations d'Aicha Kandicha. Comme tu peux le voir, c'est un jeune femme aux seins nus et aux longs cheveux noirs, qui, pendant que ses pattes de chameau trempent allègrement dans l'eau, noie les hommes avec un léger sourire malsain tout de même. Tu saisis un peu l'ambiance ? Moi j'adore !

 

Donc me voilà fascinée par cette nana. Ma fabuleuse  Manue, m'informe de l'existence des instituts français, de leurs appels à projet et de leurs résidences... Ni une ni deux, nous nous mettons toutes les deux à la rédaction d'un beau dossier. Quelques semaines plus tard, j'apprends que oui c'est bon, je vais m'envoler pour le Maroc pour réaliser mon projet sur Aïcha Kandicha. J'alterne, très honnêtement, entre grosse joie et immense peur : déja il va falloir combattre cette affreuse peur de l'avion et surtout il va falloir produire quelque chose de super, de relativement mature de préférence, en une dizaine jours. MAXI DEFI. 

 

POSER LE GROS ORTEIL AU MAROC. 

 

Destination : L'institut Français d'Agadir. Je passe outre mon stress du à mon arrivée dans un endroit inconnu. Heureusement, Jimmy est là avec moi. Et Rachel s'occupe bien de moi.

Nous avons rencontré pas mal de difficultés au début, qui n'étaient finalement pas aussi insurmontables que ce que je le pensais.

 

Une page issue du dossier présenté à l'IFA sur le projet d'Aicha.

 

- Difficulté numéro 1 : 15  jours, c'est super serré. D'autant plus que mon rythme de production est relativement long (un mois voire plus pour une image). On a donc du adapter notre planning : le matin repérages & achats d'accessoires : l'après midi prises de vue.

- Difficulté numéro 2 : Je ne suis pas chez moi ; je n'ai pas mon matériel habituel, je ne connais personne ; je connais aucun endroit. Eh oui, il faut apprendre à travailler avec de nouveaux modèles (qui ont chacun leurs points forts et leurs appréhensions) et à s'adapter aux lieux qui me sont accessibles ou non, mon budget petit taxi rouge n'étant pas illimité. J'ai rencontré des modèles très doués ; et beaucoup de gens prêts à m'aider à réaliser mes images. "Soyez les bievenus."

 

- Difficulté numéro 3 : Je suis une folle névrosée beaucoup trop dure avec moi même. Je me suis donné pour but de faire dix photos. J'en ai fait neuf, c'est presque ça. (Alors oui, je n'ai pas atteint mon but en 15 jours, mais ce travail m'a lancé sur de nouvelles pistes sur lesquelles j'ai hâte de pouvoir continuer à travailler !)

Comme je n'avais pas le temps pour faire un moodboard par photo comme à mon habitude, j'ai essayé de faire un moodboard pour toutes les photos de la série. Pareil pour les mots clés ; je les ai aussi travaillés par rapport à toutes les images prévues.  Je l'ai fait à mon arrivée ; on pourra constater les évolutions d'idées entre la fiche et les photos réalisées.
 

Pour la réalisation des images, une grosse question s'est posée à moi : devais je essayer de trouver le vrai visage d'Aicha ? Après une longue réfléxion j'ai préféré jouer sur le fait qu'il n'y a aucune version officielle de son histoire, ni aucune représentation officielle de son image. Tout est flou. Tout le monde a sa vision propre d'Aicha. J'ai alors lu, re lu et re re lu toutes les versions que j'ai pu trouver, épluché les forums, regardé des films (vraiment pas top d'ailleurs !) pour regrouper des éléments récurrents ; ceux qui revenaient le plus souvent. Ces élements, je m'en suis servie pour réaliser mes photos, comme à la manière d'une vraie-fausse enquête. Je les ai interprétés à ma manière, et ai réfléchi à comment les transcrire en image.

 

Il était très important pour moi qu'on ne puisse pas situer les photos dans le temps ou dans l'espace, car Aïcha n'a pas d'âge et n'a pas d'origine.

 

J'ai réalisé des mises en scène avec des modèles féminins et des modèles masculins (pouvant chacun incarner la figure d'Aicha ou quelqu'un ayant recontré Aicha) ainsi que trois ' natures mortes ' dans lesquelles sont présents des objets/accessoires qui auraient pu appartenir à Aicha.

 

Voici un exemple de mon cheminement de création pour quelques photos :

 

LE COLLIER PROTECTEUR 

 

Pour être en capacité de " repousser "Aïcha, de ne pas succomber a son charme ensorceleur et ravageur, il est conseillé de toujours avoir un couteau avec une lame en métal sur soi. Ou d'avoir du métal tout court. Mais ça ne doit pas toujours être évident de se rapeller de toujours prendre son bout de métal avec soi. J'ai alors pensé aux colliers avec les gousses d'ail,  gris-gris répulsif pour les vampires.  J'ai alors confectionné un collier de métal fondu. Le modèle, porteur du collier, n'a plus rien à craindre d'Aicha. Il est serein.

 

 

 

 

 

LES RUINES

 

La ville d'Agadir, en 1960 a été détruite par un trembement de terre. Pour cette image, la prise de vue s'est déroulée à la Kasbah (agadir oufella) qui sont des ruines restantes de l'ancien Agadir, car ce sont des endroits que fréquenterait souvent Aicha. La jeune fille est vêtue d'un long tissu clair qui s'envole sous les bourrasques de vent ; les vêtements d'Aicha les plus récurrents. Une branche de palmier à la main, mon clin d'oeil à La mort de St cécile. 

 

LES PATTES DU DIABLE 

 

On dit souvent d'Aicha, qu'elle avait des pattes de chameau, ou bien d'âne, ou bien encore de poulet. Ces pattes, qu'elle cache toujours avec soin, sont la seule manière de la reconnaitre et de s'enfuir.

Comment une Aicha contemporaine réussirait à surpasser ce fardeau et à se fondre parmi la population ?

Les pattes de poulet, plutôt qu'être cachées sont mises en valeur, elles sont transformées en accessoires. La Aicha contemporaine a fait le choix de ne plus cacher son fardeau et de le montrer au yeux de tous, afin qu'on ne se doute pas qu'elle essaie de le cacher.

La tenue composée de seulement un drap blanc est toujours présente.

 

La photo reprend de nombreux clichés de la peinture classique, autant dans la pose du modèle, des lumières et des drapés.

 

(Renseigne toi ICI donc si tu le souhaites.)

 

 

 

Bien qu'a priori on me considère comme une très très très [...] très jeune artiste, j'ai réussi à faire un discours compréhensible au vernissage.  Il y a eu beaucoup de monde lors de la soirée d'ouverture, car le mythe d'Aicha est très connu et touche beaucoup de monde au maroc. 

Le vernissage a été suivi d'un conte théâtralisé sur différentes histoires sur Aicha.

 

Une vue d'expo de l'accrochage dans le hall de l'IFA.

 En conclusion de cet article je ne peut qu'écrire ô combien, malgré mon stress latent, j'ai pris plaisir à rencontrer des personnes (qui se reconnaitront) fantastiques ; à découvrir des nouvelles manières de travailler et surtout, vraiment, de grandir un peu. Tout le monde me connait comme une grande pleureuse, et bien pourtant, malgré les quelques difficultés et déceptions rencontrées, je n'ai pas versé une seule larme.

 

Surtout aussi, ce fut aussi très agréable de prendre deux semaines pour penser à mon travail, et rien qu'a mon travail. De pouvoir laisser de coté les difficultés du quotidien, mon job, mes galères de loyer etc... De se réveiller en pensant photo et de se coucher en pensant photo, alors qu'ordinairement je ne peux pas consacrer plus d'une heure ou deux par jour à mes photographies. Alors oui, clairement oui, plus que oui, j'aimerais bien que ma vie puisse un peu plus ressembler à ça, et je suis motivée pour continuer sur cette lancée.

Encore une fois, mille mercis à ceux qui liront cet article, ceux qui étaient présents au vernissage, ceux qui me font confiance et acceptent de poser pour moi et à toutes les personnes qui me suivent et qui me soutiennent, chacune à leur manière, que ce soit de près ou de loin. Que ce soit de petits ou de grands gestes, tous comptent et franchement, ça fait du bien. MERCI.

 

Vous pouvez retrouver les images dans leur entièreté sur mon site.

 

NB : Je suis actuellement a la recherche de lieux pour faire tourner l'exposition en France. Alors don't worry, ça va sûrement être possible de les voir en vrai.

Please reload

5 Feb 2017

1 May 2015

Please reload