DU POIL AU COEUR - 2019

DU POIL AU COEUR

DU POIL AU COEUR par ANAIS ARMELLE GUIRAUD

DU POIL AU COEUR par CORINE GIRIEUD

Du poil au cœur est un questionnement. Un questionnement plastique et photographique, mais aussi social et culturel. La finalité de ce travail n’est pas de répondre à une question, ni d’affirmer un raisonnement, mais de créer du sens. De mettre en place des mots et des histoires plastiques, des images et des installations communicantes ainsi que de broder une réflexion autour du vaste sujet que sont le poil et la chevelure.

« Du poil au cœur » est à prendre selon plusieurs sens. On peut imaginer une couche de poils, comme une armure protectrice, géographiquement implantée sur ce continent qu’est le cœur. Mais aussi on peut le voir comme un chemin, comme un fil, une cordelette qui irait depuis le poil (l’extérieur) jusqu’au cœur (l’intérieur). C’est un parti pris et le titre de l’exposition l’annonce d’ores et déjà ; le poil et le cheveu ont beaucoup à voir avec les affections, les sentiments et les passions intérieures. Aussi, mon chemin photographique a commencé au tout début du cheveu. A la racine. Il a ensuite continué d’une manière délibérément non chronologique et non littérale tout doucement, en tâtonnant, jusqu’au cœur du cheveu. Tout au long du parcours photographique et capillaire j’ai rencontré, je me suis appropriée et j’ai analysé les différents états (physiques, culturels, sociaux…) du poil et du cheveu.

 

Du poil au cœur se veut universel, ouvert et non exhaustif. Universel, parce que le poil et le cheveu se trouvent partout. Parce que le poil, c’est un bout - détachable - de corps. Non exhaustif parce que l’histoire du poil traverse toutes les périodes, sociétés et cultures ; que le poil y est multiple et polyvalent et toujours soumis à de multiples interprétations. Le poil est en constante mouvance. Anthropologues, sociologues, philosophes, confèrent aux poils et cheveux une immense complexité culturelle et avouent en chœur l’impossibilité d’une définition et/ou d’une synthèse définitive et complète. Du poil au cœur est donc une interprétation supplémentaire originale, qui vient se rajouter à ces nombreuses tentatives de regroupement d’informations.

Il y a le cheveu comme cadrage, comme le rideau rouge du théâtre qui s’ouvre et se ferme entre chaque représentation. Le cheveu comme bouclier de protection ou bien comme arme d’attaque. Le cheveu comme champ et hors champ. Le cheveu comme écran. Celui qui montre et celui qui cache. Le cheveux rasé, coupé et celui qu’on a laissé pousser à l’excès. Le cheveu lavé et celui délaissé. Le cheveu caché. Le cheveu séducteur. Le cheveu travaillé et le cheveu imité (synthétique, perruques…). Le cheveu comme parure et le cheveu comme déchet. Le cheveu sacré. Le cheveu sexué. Le cheveu masqué. Le cheveu de la femme. Le cheveu de l’homme. Le cheveu oublié. Le cheveu recouvert. Le cheveu enfermé. Le cheveu comme révolte. Le cheveu vivant et le cheveu mort. Le cheveu que l’on conserve et que l’on chérit. Le cheveu sublimé. Le cheveu que l’on jette.

Le cheveu comme messager. Le cheveu pour communiquer. Le cheveu comme lien. Le cheveu comme lien entre extérieur et intérieur. Le cheveu comme lien entre soi et les autres. Le cheveu comme lien entre les hommes et les femmes. Le cheveu comme lien entre soi et l’ordre du monde.

Il s’agit d’une simple histoire de cheveux que l’artiste qualifie même du trivial terme de « poil ». Mais ne nous y trompons pas, un rapide coup d’œil dans la culture commune fait affluer de nombreuses images, toutes sources confondues : mythologiques, bibliques, historiques, artistiques, littéraires. Qu’il s’agisse de Vénus drapée dans sa splendide chevelure ou de Marie-Madeleine lavant les pieds du Christ avec la sienne avant de la nouer définitivement afin de signifier la fin de sa vie d’excès, de Méduse coiffée de serpents, ou encore de Samson tenant sa force de sa toison, nos textes fondamentaux ne sont avares ni de descriptions ni d’allégories capillaires. Un écho qui se retrouve dans les contes quand le nom-même donné à l’héroïne – Boucles d’or, Chaperon rouge – décrit sa chevelure ou ce qui la couvre, ou que cette dernière, quasi monstrueuse par sa vivacité, confère à Raiponce des pouvoirs libérateurs. L’Histoire quant à elle rappelle immédiatement à nos mémoires la coupe de cheveux de Jeanne d’Arc, rendant cette dernière masculine, ou le terrible épisode des tondues.

 

Si cheveux et poils (Barbe Rousse, Bleue, femme à barbe, Hercule Poirot, Adolf Hitler, Frida Kahlo ou Salavador Dalí) ont si bien imprégné nos inconscients, c’est que leur histoire, leurs symboliques, leurs significations sont complexes et mouvantes selon le temps et les cultures. La chevelure féminine enveloppe et couvre en effet tel un manteau, autant qu’elle peut être elle-même chargée d’érotisme, devant alors se substituer aux regards par voile ou perruque. Par ailleurs, sa longueur a été autant gage de virilité qu’atours indispensables à la féminité selon l’époque ou la civilisation. D’elle provient, on l’a vu, la force tant de Samson le nazir que de la princesse Raiponce, et ainsi, de l’Ancien Testament à Grimm (ou Disney), l’un et l’autre ont beaucoup à craindre d’une paire de ciseaux. Cette égalité homme/femme nous semble néanmoins être un cas rare et interroge sur la si grande différence entre les injonctions pileuses ou chevelues faites aux femmes et celles faites aux hommes.

 

La discrimination vis-à-vis de la rousseur, en revanche, constitue vraisemblablement un vaste terrain d’égalité genrée. Aborder la couleur de la toison pourrait d’ailleurs composer un chapitre supplémentaire à la réflexion que nous ne faisons qu’esquisser et la problématique rousse y tiendrait une place de choix tellement elle est dense. Les deux autres tendances ont été réglées avec manichéisme dans l’opposition entre l’innocente blonde et la piquante voire vénéneuse brune entérinée par Hollywood. Ce pêle-mêle de pistes désordonnées n’est d’ailleurs pas une tentative de « tour d’horizon de la question ». Il est à considérer comme l’aveu d’une impossibilité à synthétiser cette question, ce que le travail photographique d’Anaïs Armelle Guiraud suggère en embrassant avec sa fantaisie habituelle la complexité du sujet. L’artiste joue autant des expressions communes que des modes et des obligations qui ont traversé les siècles, de notre culture commune que d’appropriations toutes personnelles. Son esthétique singulière et son souci du détail se mettent au service de mises en scène qui cristallisent en un cliché, un personnage, son humeur du moment autant que tout ce qui l’a amené à inscrire sur son visage, ce rictus, ce regard perdu ou volontaire, cet air renfrogné ou navré. Et ce « tout » est à construire avec ce que nous désirons saisir de chaque portrait.

 

Tel le fil d’Ariane, ces photographies nous entraînent en effet dans le labyrinthe de Dédale que nous arpentons d’une référence à une autre, d’un souvenir à une pensée. Les trucages ne sont pas dissimulés mais bien exposés comme pour attiser encore plus notre curiosité, exciter notre imaginaire et, partant, notre capacité à inventer nos propres histoires mêlant Ovide, Ancien et Nouveau Testaments, mais aussi souvenirs intimes, Grimm et Perrault.