LE PETIT CABINET - 2016/2017

LE PETIT CABINET

LES ORIGINES DU PETIT CABINET par ANAIS ARMELLE GUIRAUD

LE PETIT CABINET par CORINE GIRIEUD

Le Petit Cabinet est né d’une contrainte. La contrainte de l’artiste sans atelier, la contrainte des petits espaces. L’enfermement. Et la solitude aussi. Il a fallu trouver des astuces plastiques et visuelles pour travailler dans le petit espace qui était à ma disposition. Ainsi, le temps d’une séance photo, j’invite des jeunes femmes à prendre place dans mon petit espace. Alors, le temps de cette séance photo, le Petit Cabinet prend vie ; il s’illumine et on y entend parfois même des éclats de rire. Mais on n’en sort pas. Ou tout du moins, on le quitte uniquement quand l’image est terminée. On y est comme confiné.e.s.

Techniquement, c’est moi qui suis coincée dans le Petit Cabinet. Je le remplis d’objets manufacturés, assemblés les uns avec les autres ; je couvre et recouvre les murs de tapisseries et autres tissus à motifs. Si on touche du bout du doigt, on peut sentir qu’il y a plusieurs couches. Le Petit Cabinet c’est l’archivage et l’assemblage d’objets-souvenirs, d’objets-valises-de-sentiments. Le Petit Cabinet, ce sont les textures extérieures qui viennent s’afficher à l’intérieur. Comme je ne sors pas, elles me rejoignent ; elles me sont parfois envoyées par mes pairs. Et puis, comme pour me les approprier, je les ai délicatement brodées, bosselées, dorées ou bien grattées. J’ai gratté les faux murs ; comme l’image inconsciente qu’on a d’un prisonnier qui frotterai les murs, pour y incruster le temps qui passe. Ce dernier est très présent - moisissures, poussière, peintures écaillées ; traits tirés et cheveux vieillis… Douleurs et blessures sont aussi parties prenantes du Petit Cabinet, extérieures (croûtes, larmes, sang…) tout comme intérieures, à voir dans les regards. Avec Le Petit Cabinet , j’ai aménagé ma propre prison.

Quant à savoir si la clé est recouverte ou non de sang, c’est une autre histoire 

 Le petit Cabinet est un écho latent aux violences et meurtres conjugaux fait.e.s aux femmes ainsi qu’a l’hypocrisie du traitement médiatique et judiciaire que rencontrent de nombreuses situations ; dans la réalité tout comme dans les contes. On retrouve dans Barbe Bleue, le conte original, de nombreuses situations similaires à celles rencontrées aujourd’hui (ex : stigmatisation et culpabilisation des victimes et présentation de l’auteur des violences comme un homme bien sous tout rapport, voire triste et au cœur brisé ; occulter les antécédents judiciaires ; minimiser les faits...). Pendant trop longtemps, la culture populaire à occulté, voire légitimé ce type de violences. Le Petit Cabinet nous le pointe du doigt : sous les photos se cachent des aiguilles qui nous picotent et nous font réfléchir à l’existence même des crimes possessionnels

La série Le Petit Cabinet se compose de portraits, de paysages et de natures mortes. Ces trois genres clairement identifiables dans l’histoire de l’art permettent à Anaïs Armelle Guiraud de composer ce qui pourrait bien se définir comme des installations photographiques. L’artiste expérimente en effet des façons de sortir le cliché de son cadre, notamment en le faisant entrer dans l’espace d’exposition : les tirages se répondent par paires, trios ou plus, et chacun tient sa fonction selon qu’il se trouve encadré ou pas, ou encore qu’il colle au mur comme une seconde peau, presque un trompe-l’œil.

L’artiste prend pour point de départ un récit sans pour autant raconter une histoire car avant d’entreprendre sa réflexion plastique, elle aime se nourrir non seulement de littérature, de mythes et de légendes, mais aussi de recherches dans les différents domaines de l’art et des sciences humaines. Tout cela est ensuite mis en perspective du quotidien, plus ou moins extra-ordinaire (les potins, les secrets, les anecdotes, voire les faits-divers). Elle se détache ainsi de la narration pour entrainer le spectateur et l’amener ailleurs. En jouant des codes de la représentation, en poussant l’image juste au-delà du correct, du joli, voire du regardable, elle donne une dimension nouvelle à ses modèles ; elle les fait exister autrement, ce qui n’est pas anecdotique lorsque l’on photographie presque exclusivement des femmes.

Barbe-Bleue semble s’être imposé à Anaïs Armelle Guiraud, comme elle l’explique elle-même. Cette histoire narre la mise à l’épreuve de la confiance dans le couple. Pourquoi l’époux invente-t-il ce stratagème vicieux ? Il aurait probablement été facile de tenir secrète l’existence du petit cabinet que l’on imagine enfoui, perdu dans un si grand château. L’épouse, quant à elle, a-t-elle commis l’adultère comme le laisse supposer la symbolique du sang sur la clef ? Ce conte, comme tous ceux lus dans leur texte original, n’est pas à mettre dans les oreilles des petits. Histoire terrifiante, ambigüe, dans laquelle on commence par prendre en pitié un homme raffiné et fortuné, victime de discrimination du fait d’un défaut physique pour ensuite compatir à sa jeune épouse finalement bien plus malmenée.

On peut supposer que si le conte se termine bien pour elle, c’est que Charles Perrault le destinait à ses petits-enfants, car le XVIIe siècle est loin d’être clément pour les femmes ; et qu’elles soient tenues de tout accepter de la part de leur mari demeurait la norme. Car elles sont alors tellement l’objet de toutes les contraintes que cette fin heureuse paraît presque anachronique. Depuis leur corset qui les contient, les oppresse et étouffe, leur robe à 

vertugadin qui entrave chacun de leurs déplacements, ou l’impossibilité de sortir seules et sans raison domestique, tout les pousse à rester enfermées et figées. Leurs pensées elles-mêmes ne leur appartiennent qu’à peine… Sont-elles seulement supposées en avoir ? Alors comment ne pas être en empathie avec la jeune fille à qui la permission est soudain donnée de s’amuser, d’inviter qui bon lui semble, de profiter de sa vie ?!

Cet enfermement psychologique et physique se ressent intensément dans Le Petit Cabinet : visages fermés, regards perdus ou suppliants, espaces clos en guise de paysages - parois frontales qui ne laissent aucune échappatoire aux yeux des spectateurs. Quant aux natures-mortes, elles ont rarement aussi bien porté leur nom – stagnation, pourrissement, attente infinie. On l’a dit, il y a du trop dans les œuvres de l’artiste. Et dans cette série-là en particulier, il y a trop de malheur, trop de tristesse.

Mais attention, Anaïs Armelle Guiraud ne pratique pas le cliché engagé qui montre du doigt et dénonce à grands cris. Paradoxalement, elle insuffle de la légèreté aux photographies qu’elle compose en pratiquant l’outrance - et la dérision vis-à-vis de son propre goût pour l’histoire du kitsch. A la limite du larsen ou du bourdonnement, ses prises de vue, poussées jusqu’au bord de l’excès, sont néanmoins composées dans un souci extrême des détails, de l’accessoire exact à l’endroit précis ; chaque élément de l’image ayant au préalable subi des modifications – peinture, ajout de motifs, collages, etc.

Ainsi, avec son Petit Cabinet, l’artiste attire le spectateur qui devient l’épouse face à la petite clef qu’elle a interdiction d’utiliser : les couleurs des tirages, les modèles féminins, les mises en scène, les effets de matières, invitent à la curiosité, l’incitent à s’approcher et à détailler les clichés. Ce n’est heureusement pas de l’effroi qui étreint le visiteur mais il reste saisi par une sensation étrange, complexe, faite de surprise et d’un léger malaise. Rien d’aisé dans ce travail, en effet, et s’il s’appuie sur notre culture visuelle commune et le formatage qui en découle, voire s’il se pare des atours de la photographie esthétisante, il offre cependant une vision de la féminité qui est loin d’être lisse. En jouant des contrastes et du baroque qu’elle pousse parfois jusqu’au grotesque, Anaïs Armelle Guiraud donne à voir avec beaucoup de sensibilité, une humanité transcendée dans ses fêlures et son dérisoire.